Temps serein ; mais le vent souffla si violemment de l’est-sud-est, que je ne pus m’aventurer en mer. Ce retard rendit absolument nécessaire de chercher quelques moyens de subsister ; car je voulais, s’il m’était possible, ne pas entamer notre provision : c’est pourquoi je levai le grappin, je fis ramer le long de terre pour aller à la recherche. Nous aperçûmes quelques cocotiers après bien du temps, mais ils étaient perchés sur des falaises élevées, et la mer qui brisait sur la côte, rendait le débarquement dangereux. Nous ne fûmes arrêtés par l’un ni par l’autre de ces obstacles. Quelques-uns de nos gens parvinrent, avec beaucoup de peines, à monter au haut des rochers et à nous procurer une vingtaine de cocotiers : d’autres les ayant attachés et descendus avec des cordes, nous les prîmes dans la chaloupe, à travers les vagues. C’est tout ce que nous pûmes faire en cet endroit ; et comme aucun endroit n’était aussi favorable que l’anse que nous avions laissée, nous y retournâmes pour passer la nuit. Je donnai un coco à chaque homme, et nous nous livrâmes au sommeil dans la chaloupe.
Le jour venu, j’essayai de remettre en mer, mais le mauvais temps et le vent contraire, m’obligèrent bien vite de reprendre le même mouillage.
Je donnai à chaque homme un morceau de biscuit et une cuillerée de rhum. Nous débarquâmes et je partis, accompagné de M. Nelson, de M. Samuel et de quelques autres. Nous entrâmes dans l’île, après nous être hissés sur le haut du précipice, en nous tenant à des lianes que les naturels du lieu avaient fixées là à ce dessein ; et c’était le seul chemin par où on pût s’introduire dans le pays.
Nous trouvâmes quelques cafes abandonnées et une bananeraie qui paraissait peu soignée, où nous ne pûmes recueillir que trois petits régimes de bananes. Après avoir quitté cet endroit, nous vînmes à une ravine très profonde, qui descendait d’une montagne sur laquelle il y avait un volcan. Comme je pensai que cette ravine servait de débouché à de grands torrents d’eau dans la saison pluvieuse, j’espérai pouvoir en trouver quelque reste dans des trous de rocher, pour faire, notre provision ; mais après une longue recherche de toute la journée, nous ne fîmes qu’environ trente-deux pintes d’eau. Nous nous approchâmes d’environ deux milles du pied de la montagne la plus élevée de l’île, sur laquelle est le volcan qui jette du feu presque sans interruption. Le pays qui l’avoisine est tout couvert de lave et offre l’aspect le plus désolé, Peu fortunés dans le produit de notre course et voyant aussi peu de ressources pour soulager nos besoins, nous remplîmes nos noix de coco de l’eau que nous avions trouvée et nous retournâmes vers notre chaloupe, harassé de fatigue. Lorsque j’arrivai au bord du précipice, d’où il fallait descendre vers la mer, il me prit un vertige, de manière à me faire craindre de ne pouvoir en venir à bout ; mais avec l’aide de M. Nelson et des autres, on parvint à me descendre, quoique dans un état très faible. Tout le monde étant revenu à bord à midi, je donnai à chacun à peu près une once de cochon salé, deux bananes et un demi-verre de vin. Une autre observation me donna encore 19° 41′ s. pour la latitude de ce lieu.
J’avais recommandé aux hommes qui étaient restés dans la chaloupe, de chercher du poisson ou quelques coquillages attachés aux rochers ; mais ils ne trouvèrent rien qui fût bon à manger : ainsi, tout bien examiné, nous vîmes que nous étions dans l’endroit le plus désolé qu’il soit possible d’imaginer.
Quoique j’eusse eu précédemment connaissance de cette île, que j’avais ouï citer comme la plus petite de cet archipel, je ne savais pas bien si elle était habitée ou si les Indiens n’y venaient qu’à de certaines époques ; j’avais grande envie de me procurer une certitude à cet égard, parce que, dans le cas où ce pays n’eût eu qu’un petit nombre d’habitants et qu’ils eussent pu nous fournir une quantité bornée de provisions, je trouvais préférable de faire nos préparatifs, quoique moins complets dans cet endroit, plutôt que nous risquer ailleurs parmi des multitudes de ces peuples, où nous pouvions tout perdre. Je décidai en conséquence, qu’un détachement assez nombreux partirait vers un autre côté aussitôt que le soleil aurait un peu baissé : ils entreprirent avec bonne volonté cette course.